Science fiction

« … après la galerie des photos, passons maintenant aux vidéos, un genre très prisé dans les premières décennies du 21e siècle. Beaucoup d’artistes de l’époque, fuyant le système du marché de l’art contemporain, se mettaient en scène dans des postures très caricaturales, de manière à être repris sur le Net dans ce qu’on appelait à l’époque des « memes ». Il s’agissait de créer un buzz, qui pouvait durer de quelques jours à plusieurs semaines, en lançant sur un media une phrase, une posture, une image parfois, suffisamment percutante et/ou ridicule pour être reprise et parodiée par un grand nombre d’internautes.

La première vidéo de cette galerie est celle d’une jeune artiste qui s’est d’abord illustrée par sa plastique artificielle, qu’elle allait exhiber dans les émissions de télévision. Vous remarquez tout de suite les critères esthétiques de l’époque : bouche pulpeuse, teint hâlé, yeux de biche et surtout, poitrine proéminente. En intégrant les médias (surtout la télévision, férue de ces profils à ce moment) grâce à son apparence, elle a pu ensuite initier son meme au cours d’une interview réalisée dans le cadre d’une émission de téléréalité. Le contexte de cette interview a été perdu et ne nous est malheureusement pas accessible, mais cela va dans le sens du meme : la plupart ne durent que quelques secondes, parfois une ou deux minutes, et ne retiennent que l’essentiel d’un contenu pour le transformer en blague potache circulant sur le Web. C’est d’ailleurs pour cela que les commissaires de l’exposition n’ont pas tenu à retrouver le contexte de toutes les vidéos présentées ici.

L’extrait ici ne dure que 27 secondes mais a donné lieu à des centaines d’images et de vidéos, ce qui représente une quantité incroyable de gigas de données. Si l’on totalise le temps de vidéo créée à partir de ces 27 secondes, c’est très rentable, on peut considérer que l’artiste a largement réussi son lancer de meme. Une nuance est à apporter tout de même : c’est un buzz très limité dans le temps mais aussi dans l’espace puisque l’artiste n’a été reprise que par les internautes français. Aujourd’hui c’est le chinois mais à l’époque, c’était plutôt l’anglais qui assurait une appropriation potentiellement internationale des infos.

Regardons un tout petit peu la vidéo, je pense que vous avez compris l’essentiel mais si on regarde bien, elle est bourrée de références. Les ailes peintes en arrière-plan renvoient à celles du désir de Wim Wenders, qui rejoignent l’esthétique « plastique » de l’artiste.En cela, elle fait suite à toute une tradition de la performance chez les artistes femmes, initiée dans les années 1960. La performance est alors en plein essor chez les plasticiens, et les artistes femmes en particulier s’illustrent dans des actions qui mettent en jeu leur propre corps, souvent nu. C’est un moyen pour elles à la fois de mettre en avant leur identité de femme et de dénoncer l’usage social du corps féminin, souvent réduit à un objet de décoration suscitant le désir chez « le » référent humain de l’époque, l’homme hétérosexuel.

Mais c’est aussi toute la représentation de l’ange qui est questionnée. Des angelots de la renaissance, innocents chérubins représentés sous des traits enfantins (quand ce ne sont pas de vrais bébés), jusqu’aux figures paternelles, sévères ou protectrices, de l’ancien testament ou celles, plus libres, de la vie des saints, la figure de l’ange est complexe. Souvent masculine alors que l’ange n’est pas supposé être genré, elle recouvre tous les âges de la vie alors même qu’il ne s’agit pas d’un humain. Ici l’artiste se réapproprie cette figure de façon caractéristique. On retrouve la prétendue « innocence » de l’ange dans le regard de l’artiste, mais le genre de la vidéo ne fait aucun doute. C’est en effet le genre qui est au cœur de l’œuvre puisque le texte se focalise sur une caractéristique qui serait tout à fait féminine. Rappelez-vous, on n’est qu’en 2013, les caractéristiques genrées sont encore très prégnantes dans la société de tous les jours. Les théories du genre, nées dans les mêmes années que l’art de la performance auquel je viens de faire référence, ne sont encore partagées que par une poignée d’universitaires spécialisés guère pris au sérieux dans la société. Cela paraît fou mais il semble tout à fait normal, à l’époque, d’associer traits de caractère, niveau d’intelligence ou encore goûts (!) au genre. Et je ne parle même pas de la manière dont on – c’est-à-dire une société patriarcale primaire – recevait les hypothèses, même argumentées, quant aux discriminations que cette différenciation genrée provoquait…

Du point de vue chorégraphique maintenant, on a évidemment en tête ce sketch de Fernand Raynaud sur le bicarbonate de soude, dans lequel le comique de répétition joue sur un célèbre « Allô tonton ? Mais pourquoi tu tousses ? ». Cette référence elle-même très populaire est un véritable cheval de Troie pour l’artiste. Sous couvert de célébrité banale et décérébrée, fondée sur les apparences et la recherche d’audimat, la vidéo est en fait un véritable brûlot. En toute simplicité, ce que l’artiste nous dit en substance, c’est que l’attribution de caractéristiques « typiquement » genrées est aussi répréhensible que le trafic de drogue, rien de moins!

Au-delà d’un fait de société qui témoigne de l’importance d’Internet au début du siècle, on est ici en présence d’une œuvre authentiquement subversive : tout en respectant la forme courte du genre – celui de la vidéo cette fois –, Nabila réussit le pari d’injecter à sa performance une valeur politique. Si en 2013, la bêtise du texte pouvait passer pour l’ingrédient clef de son succès, aujourd’hui on peut en douter. Avec le recul, c’est probablement la richesse de l’iconographie et des références cachées qui ont permis au meme de « prendre ». En tout cas, plus d’un siècle plus tard, on peut affirmer sans se tromper que c’est ce qui a permis à l’œuvre de trouver sa place dans l’histoire de l’art. »

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