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Conférence non préparée autorisée

Jean-Yves Jouannais, depuis quelques années, fait semblant d’écrire un abécédaire encyclopédique sur la guerre. Ça s’appelle plus ou moins L’Encyclopédie des guerres et ça prend la forme de conférences irrégulières et désorganisées, tenues en des endroits divers, pendant lesquelles il égrène les entrées (comme Clairon, Gui ou Grognard) dans un relatif ordre alphabétique. Grâce à l’autrice de la Logorrhée (clic), le collimateur a assisté à une étape de L’Encyclopédie au Centre Pompidou. En arrivant en retard à cause d’une flashmob féministe (clic), on a déboulé en pleine partie d’un jeu vidéo de guerre auquel je serais bien incapable de coller un titre, mais heureusement la suite des événements est assez sympa.

On y a appris par exemple que les termes « assiégé » et « obsédé » ont la même racine latine. En ayant recours à ce procédé parfois douteux de confondre origine et signification actuelle, JYJ nous fait remarquer que lorsqu’on est dans une ville assiégée, les centres d’intérêts se réduisent et deviennent obsédants, tandis que le fait d’être obsédé par une idée fixe peut être comparé à celui de voir son cerveau assiégé par cette idée. Certes.

JYJ nous a fait part également de la discipline à laquelle il s’astreint depuis qu’il s’intéresse à la guerre : celle de n’avoir en sa bibliothèque que des livres qui parlent de guerres – si j’ai bien compris, il parle des guerres ayant eu lieu et étant reconnues comme telles, pas de la Guerre des mondes donc (mais j’ai peut-être mal compris). Pour cela, JYJ organise irrégulièrement une séance d’épuration de sa bibliothèque. Il arrive quelque part avec plein de livres, s’installe et attend qu’un quidam lui apporte un livre qui parle de la guerre. En échange, le critique-artiste-auteur-clown (on ne sait pas trop) offre au quidam un livre qui ne parle pas de la guerre et qui encombrait ses étagères. Une occasion unique de me débarrasser avec éthique de ce tissu de conneries bien pensantes que je conchie jusqu’à la moelle qu’est Effroyables jardins, en échange d’un ouvrage quelconque mais estampillé (littéralement) comme ayant appartenu à JYJ.

C’est drôle cette discipline, lorsqu’on étudie un sujet aussi indiscipliné que celui de la guerre. Comme il l’a presque fait remarquer lui-même, la guerre est un espace-temps à part dans le fonctionnement d’une société, pendant lequel on atteint presque le « tout est permis » : soudain les homosexuels secrets se révèlent, soudain le meurtre interdit devient possible, soudain les femmes travaillent, soudain des êtres humains sont capables de manger d’autres êtres humains, etc. Il est drôle, disais-je (mais ni étrange ni contradictoire) de noter que JYJ s’échine à respecter une telle rigueur pour aborder un sujet touchant à ce point à l’explosion des règles de la vie en société.

Ce soir-là, on a aussi entendu JYJ chanter une chanson célébrant un clairon (l’homme, pas l’instrument) qui fait son office jusqu’à son dernier souffle, qui constitue « sa dernière tâche ».

Et on a partagé sa perplexité devant l’expression « trouble de la mémoire », qu’il juge quelque peu redondante puisque, dit-il, la mémoire est forcément quelque chose de troublant. D’accord.

Au final on a appris autant de choses que si la conférence avait été organisée. Ça donne envie d’être assez célèbre et influent pour s’inviter dans la petite salle de Beaubourg et faire partager à un auditoire captivé ses dernières trouvailles, sans avoir pris la peine de les organiser dans un enchaînement avec queue et tête (car l’ordre alphabétique, c’est un peu l’Allure de Chanel, c’est ce qui reste quand il n’y a plus rien, et surtout plus aucune logique), en s’autorisant des digressions rapides de 45 minutes et d’interminables excuses quant à la suspicion de « joueur » qui lui plane au-dessus de la tête, le tout dans une langue assez rigoureuse. JYJ n’aurait d’ailleurs pas dû s’offusquer de cette accusation : la guerre et le jeu ont beaucoup en commun, à commencer par cette caractéristique abordée par lui-même et évoquée plus haut d’être à part dans le déroulement de la vie en société. Le jeu n’a, en cela, rien de l’innocence maladroite écervelée et gratuite qu’on lui prête dans la vie de tous les jours.

Dernière chose : même en dormant pendant la conférence on trouve de quoi se réjouir.

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1h20 à Beaubourg sans avoir l’impression d’avoir manqué quelque chose

Une grande phrase écrite à la trace de mèche enflammée : « Don’t judge, filter, shoot » avec les traces un peu nases des morceaux de scotch qui plaquaient la mèche au mur, un tamis à trous de balles, une ronde de gens qui laissent brûler une immense mèche sur leur main bandée, des molécules d’ADN reproduites avec des épingles à nourrice et un domino de lames tranchantes soufflées par l’enfant qui, il y a un an, coupait le fil de l’eau avec une paire de ciseaux. 12 minutes.

Un cheval blanc ruant, un nu qui joue de la flûte, des animaux qui se mettent sur la gueule, un avion entortillé sur lui-même comme un morceau de guimauve, des humains qui se chevauchent en public, une femme qui allaite un cochon, d’autres animaux en résine qui s’entremêlent, les enfers et le paradis en peinture, un planisphère fait de morceaux de boîtes en métal qui fait dire à une dame : « C’est Pop art, ça, non ? Comment il s’appelle celui qui fait pareil avec des morceaux d’affiches mais ça dessine pas le monde ? » [Villeglé], des vidéos de parties génitales qui nous font penser « Quoi?! c’est pour ça l’interdiction d’accès aux mineurs ?? » [non, c’était pour les gens qui se sautent les uns les autres], une étoile en résine de cannabis, un citron éclaté au talon, des moulages de carcasses de voitures en terre cuite noire, des christs en fils barbelés qui nous font dire « Ouch », une barque remplie de poubelles en résine, des cercles en barbelés séparés des visiteurs par une mise à distance de deux mètres alors qu’on pouvait les toucher quand ils étaient exposés au Plateau il y a 6 ans et qui nous font penser « Les temps changent » et un duo de footeux qu’on met un moment à reconnaître mais qui, pour peu qu’on le découvre en compagnie d’un voyageur italien qui se souvient de 2006, fait son petit effet. 37 minutes.

Et au sixième étage, une promenade ininterrompue pour rencontrer tout ce dont on a déjà entendu parler, le coffre-fort sur frigo, le néon transformé en photo puis en tapisserie, le Morellet recouvert par Lavier, l’Alpha Roméo malmenée baptisée Giulietta, les objets divers sur socle, et pour découvrir avec la même constance des projets inconnus comme la prise de vue sans appareil photo, pour reprendre le vocabulaire – dont on se passerait bien – du commissaire de l’exposition. 31 minutes.

80 minutes et pas de mal de tête, pas de révélation capitale sur le devenir de l’humanité ou la pratique du macramé suisse en milieu rural subsaharien, pas de tasseau dégueulasse posé au milieu d’une plaque de métal pour symboliser l’impasse de la société de consommation vue à la lumière du lettrisme, pas d’interminables vidéos plasticiennes et métaphysiques qui donnent mal aux fesses. Cantor, Abdessemed et Lavier, à eux trois, me réconcilient avec les « grandes » expositions et avec l’art français.

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[extrait de ceci]

Avec ou sans

Dans la version 2011 du Nouveau Festival, les deux expositions se déroulent dans deux espaces contigus : 315 et Galerie Sud. Pour éviter qu’on les confonde, l’équipe du musée a soigneusement balisé chaque entrée.